Photo de Dr. Jérôme DucorLe premier siècle de la rencontre de la Suisse et du bouddhisme

 Dr. Jérôme Ducor (Shaku Kenshô)
de la Société bouddhique suisse Jôdo-Shinshû

 

Contrairement à son Histoire séculaire, le bouddhisme n’a pas été découvert en Europe par le biais de ses missionnaires, mais à travers le développement de l’étude des langues orientales, à partir du XIXe siècle. Cette recherche académique eut des retombées chez les philosophes et les écrivains de l’époque. C’est ainsi que l’une des premières marques d’intérêt pour le bouddhisme en Suisse semble être dû à l’écrivain Josef Viktor Widmann (1842-1911), qui publia, en 1869 à Berne, un long texte intitulé Buddha, Eine epische Dichtung in zwanzig Gesängen (« Bouddha, poème épique en vingt chants »). A Genève, François Auguste Turrettini (1845-1908) fonda la revue Atsume Gusa, dans laquelle il publia, en 1873, l’un des textes bouddhiques les plus célèbres de l’Extrême-Orient, qui est consacré au bodhisattva de la compassion, l’Avalokiteçvara sutra, dans une traduction italienne de la version chinoise due au sinlogue italien Carlo Puini (1839-1924), avec le texte chinois et sa transcription japonaise par Turrettini. Dès 1880, un cours de sanscrit est aussi donné à l’Université de Genève, par Paul Oltramare (1854-1930), lequel devait publier un livre au titre curieux mais de grande qualité : La théosophie bouddhique (1923). Un Vaudois s’intéressa également au bouddhisme à cette époque, le fantasque Alfred Millioud (1864-1929), qui étudia le chinois à Paris, et séjourna au Japon et au Sri Lanka en 1890. Deux ans plus tard, il publia dans la Revue de l’histoire des religions une « Esquisse des huit sectes bouddhistes du Japon », laquelle est la traduction du Hasshû-kôyô, un sommaire du bouddhisme japonais dû au moine Gyônen (1240-1321).

Mais le premier événement proprement bouddhique en Suisse est l’arrivée en 1909 du bhikkhu allemand Nyanatiloka (Anton Gueth, 1878-1957). Celui-ci séjourna, notamment, à Lausanne, au petit temple « Caritas-Viharo », établi au n° 143 de l’avenue d’Echallens par le mécène Rodolphe-Adrien Bergier (1852-1920). C’est là, le 23 octobre 1910, que Nyanatiloka donna l’ordination de novice (samanera) à Bartel (Bartholomäus) Bauer (1887-1940), qui reçut le nom de Kondañño. Ce fut la première ordination bouddhique sur sol européen. Mais elle n’eut guère de suite en notre pays, car ses protagonists partirent ensuite pour le Sri Lanka, où Bergier permit l’acquisition de l’île de Dodanduva pour y établir le « Island Hermitage », qui devint un fameux centre Theravâda accueillant plusieurs moines occidentaux.

En 1933, l’Autrichien Max Ladner (1889-1963) publia à Zurich une étude sur un sujet alors à la mode, soit les liens entre Nietzsche et le bouddhisme (Nietzsche und der Buddhismus). En 1942, il s’associa au Bernois Raoult von Muralt (1891-1975) pour fonder la « Communauté bouddhique de Zurich », d’inspiration Theravâda, et il publia encore un livre sur l’enseignement du Buddha (Die Lehre des Buddha, 1946), ainsi qu’une revue : Die Einsicht (1948-1961). Pour sa part, von Muralt se tourna vers le Mahâyâna, en particulier dans sa tradition Zen, et il traduisit plusieurs de ses sûtras chinois à partir de l’anglais, l’ensemble étant réédité en deux volumes sous le titre de Meditations-Sutras des Mahâyâna-Buddhismus (1956). L’intérêt pour le Zen s’était développé à travers les Essais sur le Bouddhisme Zen de Daisetz T. Suzuki, dont les trois volumes furent publiés de 1940 à 1943 sous la direction de l’orientaliste Jean Herbert (1897-1980). Enseignant notamment à l’Université de Genève, Herbert dirigea également l’édition de textes bouddhiques japonais dûs à Hônen, Shinran, Nichiren et Dôgen, qui avaient été traduits par Gaston Renondeau (Le bouddhisme japonais, 1965). A l’Université de Lausanne, une chaire d’études bouddhiques fut créée en 1968 pour le prof. Jacques May, qui fournit l’apprentissage des quatre langues canoniques du bouddhisme : sanscrit, pâli, chinois et tibétain. La même année fut inauguré « l’Institut monastique tibétain » de Rikon (ZH), principalement destiné aux Tibétains réfugiés en Suisse. L’un de ses abbés fut Geshe Rabten (1920-1986), qui, à l’intention des Occidentaux, fonda en 1977 le centre « Tharpa Choeling » au Mont-Pèlerin (VD), aujourd’hui devenu « Rabten Choeling ». Durant la même période, le Theravâda inspira Georges Bex (Silananda, mort en 1995). Celui-ci avait reçu l’ordination de novice à Bangkok, mais, de retour à Lausanne, il opta pour la vie des tertiaires (anagarika) et anima le « Groupement bouddhiste romand » ; il publia aussi la revue des Cahiers bouddhistes, ainsi qu’un livre : La sagesse (1988). Dans l’intervalle, un chanoine catholique genevois, Jean Eracle (1930-2005), se convertit au bouddhisme. Ordonné en 1970 dans l’école bouddhique japonaise de la Terre pure (Jôdo-Shinshû), avec le nom de Shaku Jôan, il fonda le « Temple de la foi sereine » (Shingyôji).

L’intérêt pour les religions orientales qui se développa dans le sillon des années hippies du « Flower Power » se concrétisa par la création de plusieurs centres bouddhiques, un phénomène auquel contribuèrent - d’une part - l’arrivée en Suisse de maîtres asiatiques expatriés, et - d’autre part - le développement fulgurant des transports, qui permit aux adeptes occidentaux du bouddhisme de puiser dorénavant à sa source dans ses pays d’origine.

Aujourd’hui, la Suisse a le privilège d’abriter sur son sol la plupart des nombreuses traditions du Dharma : le Theravâda, les quatre écoles tibétaines (Gelugpa, Nyingmapa, Kagyudpa et Sakyapa), les deux écoles principales du Zen japonais (Rinzai et Sôtô) et le Jôdo-Shinshû. La plupart sont représentées dans l’Union Bouddhique Suisse fondée en 1978, et renommée depuis « Union Suisse des Bouddhistes ». Si les chiffres de la présence du bouddhisme en Suisse sont difficiles à établir, on constate cependant - en plus de la présence de la population d’origine asiatique – qu’il s’y est véritablement enraciné comme une pratique vécue par bon nombre d’Occidentaux, y compris, parmi ces derniers, de maîtres susceptibles d’assurer sa pérennité sur le sol helvétique.

                                                   Dr. Jérôme Ducor (Shaku Kenshô)

                                                      de la Société bouddhique suisse Jôdo-Shinshû